mercredi 9 septembre 2009

Suivre la Loi et non la Personne

Tout le monde emploie ce principe pour lui faire dire n'importe quoi et tout ce qu'on veux.
Je ne vais pas entrer dans une explication longue et compliquée comme le font les moines et les exégètes pour démontrer ce principe de croyance. Donc pour ceux et celles qui en ont le courage, il existe un cours complet de Daisaku Ikeda sur le sujet, ainsi qu'un dialogue à trois ou quatre dans la dernière mouture des conversations sur le Sûtra du Lotus, ainsi que plusieurs articles anglais traduits du japonais (de Daibyakurenge) sur le sujet (mais il faut remonter dans les années 90 et 80). Bref ce n'est pas la littérature qui manque et dès que j'ai le temps, je posterais des documents sur le site ressources soka.
En attendant, rappelons quelques basiques :
— La personne désigne invariablement, quelles que soient les lectures ou interprétations, le Bouddha.
— La Loi désigne invariablement, quelles que soient les lectures ou interprétations, le Dharma.
Donc, il ne s'agit pas simplement de l'enseignement qui peut varier selon les maîtres, ni des maîtres qui sont de qualités et de fonctions diverses dans la vie d'un individu.
Alors plutôt que de dire ce que le Bouddha et le Dharma ne sont pas, voyons plutôt ce qu'ils sont dans la tradition bouddhique de Nichiren et à quoi cela sert.

D'abord la théorie :
Les écoles qui se réclament de Nichiren ne sont pas d'accord sur l'identité du Bouddha. Certaines disent que c'est Nichiren, d'autres que Nichiren est le disciple du bouddha Shakyamuni et d'autres encore disent que Nichiren est l'incarnation tantôt de bouddhas divers tantôt de divinités propres à la culture japonaise. Toutes les écoles sont d'accord pour dire que le Bouddha est le personnage conceptuel décrit dans le Sûtra du Lotus.
Le Bouddha, c'est-à-dire la Personne, est le sage qui enseigne les principes et les mécanismes à l'œuvre dans le Sûtra du Lotus. Cet enseignement est le Dharma du Sûtra du Lotus.
Toutes les écoles qui se réclament de Nichiren divergent sur la portée et le périmètre de ce qu'est le Dharma du Sûtra du Lotus. Certaines disent qu'il s'agit exclusivement du Daimoku (le titre du sûtra), d'autres qu'il s'agit du titre et de certaines parties du sûtra, d'autres encore qu'il s'agit du sûtra en entier, du titre et d'autres rituels... Toutes les écoles s'accorde sur le fait que le titre contient la totalité de la signification du sûtra tout entier.
Le Dharma est tout entier contenu dans le titre, le Daimoku. La Loi est donc le Sûtra du Lotus sous la forme du Daimoku qui contient la totalité du Dharma du Bouddha.

Ensuite la pratique :
Suivre la Loi c'est donc de mettre en application les principes et les mécanismes explicités dans le Sûtra du Lotus par le Bouddha. Comment le faire ?
Nichiren répond tout simplement en récitant le Daimoku - le titre. Cela n'exclut pas l'étude du Sûtra du Lotus. Dès lors que l'on accepte la pratique du Daimoku, il s'agit aussi de comprendre l'esprit du Sûtra lui-même.
— Pour cela, les enseignements de Nichiren, de nombreux exégètes, des présidents successifs, et bien d'autres écrits sont déterminants pour se forger une compréhension claire. C'est cela l'étude (Gaku).
— Etudier la vie de Nichiren et celle des nombreux pratiquants au fil de l'histoire et même dans notre entourage immédiat permet pour sa part de comprendre clairement l'impact de la pratique dans la vie quotidienne. C'est la pratique (Gyo).
— Enfin il s'agit de faire sien l'esprit, le projet et la philosophie du mouvement humain déclenché par Nichiren, et avant lui par les auteurs du Sûtra du Lotus, afin de les mettre en pratique dans la société. C'est la manifestation de la foi (Shin) et l'accomplissement de la paix par la diffusion du Dharma du Sûtra du Lotus.

Suivre la Loi et non la Personne c'est comprendre que le Dharma est plus important que le Bouddha. Car c'est le Dharma qui permet aux individus de s'éveiller et non le Bouddha. En d'autres termes, ce qui importe ce n'est pas le culte de la personne, mais bien le culte du Dharma, car c'est ce dernier qui rend les personnes dignes de respect et non l'inverse. Et c'est le Dharma qui est à la base de la foi, et non le Bouddha. En disparaissant, le Bouddha voulait que le Dharma lui survive, bien au-delà des reliques, des monuments, des temples...

D'un point de vue plus personnel, c'est dans cette perspective qu'il faut envisager la relation de maître et disciple, c'est-à-dire le lien particulier que l'on décide de tisser avec des personnes éclairées. En ayant à l'esprit le Dharma comme seul guide, il est possible à tout individu, quelle que soit sa condition, sa classe, sa catégorie sociale, son sexe, son âge, sa race, sa culture ou même sa foi, de reconnaître l'adéquation entre un maître et le Dharma. Il est donc possible de dire : ce maître est un maître du Dharma. Dès lors, la qualité de la relation que l'on entretient avec ce maître est de nature à nous apporter une bonne fortune importante propre à nous permettre de nous illuminer.

Il reste alors à déterminer et à étudier ce qu'est un Dharma, et plus encore ce qu'est le Dharma du Sûtra du Lotus. Mais cela devra faire l'objet d'un autre billet.

mercredi 24 juin 2009

Qu'est-ce que vivre en bouddhiste ? Sans véhiculer une attitude sectaire ? En ayant une authentique mission bouddhique ?

Car ce n'est pas exclusivement :
— faire gongyo et daimoku seul ou avec d'autres pratiquants,
— participer à des activités prévues et organisées par la soka gakkai en France ou ailleurs,
— lire la littérature publiée par la soka gakkai et ses partenaires,
— parler du bouddhisme à des amis ou à des connaissances,
— expliquer à des gens comment réciter daimoku ou gongyo,
— réfléchir et étudier la doctrine de Nichiren en lisant ses lettres et ses traités ainsi que la littérature annexe.

Mises bout à bout, toutes ces actions ne sont forment pas la réponse à la question : qu'est-ce que pratiquer concrètement le bouddhisme. Prises d'un point de vue formel, toutes ces actions correspondent au mieux à l'appartenance à un mouvement religieux d'initiés, au pire l'appartenance à une secte.

Si l'on prend ces actions comme la conduite d'une vie de bouddhiste, comment s'insèrent-elles dans le reste des activités d'un individu : vie familiale, vie amoureuse, vie de couple, vie professionnelle, citoyenneté, vie de quartier... Car dans la plupart des cas, les autres ne font pas gongyo et daimoku, ne participent pas à des activités de la soka gakkai, ne lisent pas la littérature de la soka gakkai, ne parlent pas du bouddhisme sauf pour parler du Dalaï Lama ou de Mathieu Ricard, et ne savent rien des principes liturgiques ni doctrinaux du bouddhisme de Nichiren. Donc Toutes ces actions ne définissent pas une vie de bouddhiste.

Enfin, toutes ces actions se déroulent au contact d'un cercle assez restreint de membres de sa famille, d'amis et de connaissances bien inférieur au nombre de gens que nous connaissons ou croisons au cours d'une même journée, d'un mois, de toute une vie. Nous pouvons donc dire que la mission du bouddhiste ne se déroule pas seulement devant ce public averti ou indulgent qui forme notre cercle le plus proche.

Alors qu'est-ce que pratiquer concrètement le bouddhisme ? Et surtout celui de Nichiren.

Je pourrais commencer par dire qu'il ne s'agit que de mon expérience personnelle et qu'il n'existe pas de cadre général. Mais c'est faux et surtout cela laisserais entendre que le bouddhisme est une sorte de vague fourre-tout spirituel, genre auberge espagnol (terme à la mode), dans lequel chacun y retrouvera ses petits... Et bien non, le bouddhisme est une discipline rigoureuse mais pas rigoriste, très élaborée mais sans être chiante, ouverte à tous et non à une élite monastique ou intellectuelle.

La réponse à la question est : c'est être un bouddha.

Merde ! C'est pas rien ça ! Mais ce n'est pas non plus d'une complexité folle comme l'atteste l'une des lettres les plus connues et les plus lues de Nichiren, L'Atteinte de la boddhéité (jap. Issho Jobustu Sho).

Et oui, vivre en bouddhiste, c'est vivre en bouddha. C'est être reconnu immédiatement comme un individu qui cherche à soulager la souffrance des autres, à élucider les obstacles en démontrant leurs caractères transitoires et illusoires, à permettre à chacun de vivre en bonne intelligence avec les autres sans compromis ni regrets. Ce qui signifie que l'on vive de cette manière à chaque instant de sa vie (c'est pas simple), que l'on ne cède pas à l'inertie, que l'on soit mobilisé constamment dans la direction d'une compréhension complète et satisfaisante du moment présent et que l'on soit capable de voir les bénéfices de l'avenir, créant ainsi l'espoir à chaque nouvelle étape de sa propre vie comme celle des autres.

Contrairement à la croyance commune, il ne s'agit pas là de vivre comme un illuminé, en transe ou en état de béatitude, inaccessible et absent de ce monde. Cette démarche est quotidienne. Elle se déroule dans la vie de tous les jours, sur le lieu de travail, à son domicile, dans les transports en commun, dans sa voiture, au cours d'un dîner, pendant une séance chez le kiné, dans la queue à la Poste ou en faisant ses courses au supermarché. A chaque instant, il est possible d'être celui ou celle vers qui naturellement les gens se tournent, auprès de qui on demande des renseignements, un conseil, à qui l'on sourit facilement et dont le regard ne suscite ni haine, ni jalousie. A chaque instant, la vie du bouddha est dévouée à ce que l'harmonie se perpétue, que l'équilibre se fasse, par des gestes simples et des mots qui font mouche, de sorte que les gens autour de soi reconnaissent immédiatement et sans besoin de savoir particulier qu'il ou elle est en face d'un individu éveillé.

L'éveil est à la fois un exercice permanent nécessitant une mobilisation persistante de notre esprit et de notre intelligence, et c'est en même temps une attitude évidente dans laquelle nous n'avons pas de peine à penser, dire et faire exactement ce qui convient au moment qu'il convient de le penser, de le dire et de le faire. Tout se passe comme si nous avions une complicité intime (et presque amoureuse) avec le monde, avec les autres, avec l'univers. Tout le monde a ressenti cela au moins une fois dans sa vie. Cette sensation était l'éveil. Souvent elle était spontanée et inattendue, incontrôlée. Mais parce que l'état d'éveil, le dixième état décrit par le bouddhisme, n'est pas sujet au contrôle. Daisaku Ikeda emprunte à Henri Bergson une phrase qui caractérise parfaitement cet état : « l'harmonie n'exerce pas de contrôle. » Il est donc important de faire appel à sa mémoire et de retrouver cette sensation, ce moment extraordinaire et pourtant simple et banal, où nous avons ressenti l'éveil. Il s'agira ensuite de s'entraîner à laisser s'échapper le contrôle pour s'ouvrir à une autre manière d'envisager le monde : celui du bouddha.

Voilà ce qu'enseigne en termes simples et en mécanismes évidents tous les bouddhas. C'est ce que dit Shakyamuni à ses disciples vétérans dans le Sûtra du Lotus : le dharma est une fleur. Quoi de plus banal, de plus trivial, de plus simpliste au point qu'une partie de ses disciples est incapable de croire que ce soit si évident. C'est aussi ce que Nichiren remet au goût du jour après deux millénaires de dérives monastiques : ce que l'on nomme boddhéité (éveil) n'est rien d'extraordinaire. Et à son tour, ses contemporains ne cesseront de le persécuter pour avoir démontrer la chose.

Etre bouddha, voilà la destination. L'éveil est l'objectif du bouddhiste. Et cette destination dépasse le cadre strict de la liturgie, de la doctrine et de l'Eglise (fusse-t-elle une Sangha). Et lorsque Daisaku Ikeda encourage ses disciples à être des personnalités de premier plan, il ne leur dit pas devenez célèbres ou ayez votre bobine dans Voici ou Gala ou Match...! Non. Il parle d'être bouddha et donc d'être une personne de premier plan au sein du public qui est le vôtre, c'est-à-dire tous les gens que vous rencontrez dans votre vie... Pas seulement le cercle de vos intimes.

Donc, mesdames et messieurs, bouclez vos ceintures, redressez le dossier de vos fauteuils et préparez vous pour l'atterrissage car nous arrivons sur la terre de bouddha sur laquelle ne résident, sans aucun doute possible, que des bouddhas. Certains sont éveillés à leur nature, d'autres ont encore des efforts à fournir...

samedi 16 mai 2009

Quelle que soit la librairie ou le supermarché, le rayon bien-être et développement personnel est de loin le rayon le plus dynamique, le plus riche, rivalisant avec les guides pratiques et touristiques, et surtout le plus surprenant. Dans ce rayon, vous trouvez côte à côte : des ouvrages de psychologie, des manuels de développement personnel, des bouquins de santé et de self-medication, des traités de psychanalyse, des livres d'ésotérisme, de magie, de divination, d'astrologie et surtout vous y trouverez des centaines de titres de spiritualité... Tout ça au même endroit et sous le label : bien-être.
Cette niche marketing bien connue des éditeurs est le terrain de prédilection d'un véritable phénomène de mode : le bouddhisme. Il y est représenté à toutes les sauces. Il n'y a pas un éditeur qui ne propose pas un livre sur le bouddhisme, sur la méditation bouddhique, sur le Dalaï-Lama, sur les rites Tibétains, les maîtres Zen, les moines asiatiques, toutes confessions confondues, les illuminés occidentaux qui ami de Sa Sainteté, qui confident d'un Rinpoché, qui témoin d'un Lama... Il y en a tellement que l'on ne sait plus où donner de la tête, des yeux et du reste.

C'est ce qu'ont bien compris les dirigeants de Buddhachannel france, qui propose sur le Web un site au nom et au suffixe accrocheur : bouddha.tv. Ça devait arriver, c'est fait. Le bouddha avait déjà un programme récurrent sur plusieurs chaînes de télé (à des heures matinales certes) et sur le service public radiophonique (France culture). Maintenant, avec Bouddha.tv, le bouddha et ses bouddhismes ont leur chaîne sur le Web. Reprenant le concept américain de buddhachannel et le ratissage tous azimuts d'un magazine comme tricycle, bouddha.tv se veut large, pluriel, accessible au plus grand nombre et permettant à tous de bénéficier des enseignements sacrés du bouddha et de ses disciples.
Quel avantage par rapport à la télé ?
Simple. A la télé, soit vous êtes devant votre poste au moment de la diffusion, soit vous avez un dispositif (enregistreur dvd, magnétoscope, disque dur vidéo) vous permettant d'enregistrer l'émission et de la regarder plus tard. La télé ayant une préférence très nette pour les émissions offrant la meilleure ouverture publicitaire, les programmes religieux de niche sont limités et relégués dans des tranches horaires matinales ou tardives, souvent empilés ensemble à la queue-leu-leu.
Sur le Web, c'est le paradis. Vous pouvez regarder des dizaines d'émissions quand vous voulez, à n'importe quelle heure, dans l'ordre que vous voulez et surtout sans être parasité par d'autres émissions religieuses. La pub est là mais elle ne vient pas saucissonner votre programme, ni le prendre en sandwich (enfin en théorie).

On devrait donc se réjouir de l'arrivée d'une WebTV sur le bouddhisme. Malheureusement notre bonheur sera de courte durée. Car le Web n'échappe pas aux règles de la publicité. Il faudra bien, faute de part sur la redevance télé et d'accès payant, encadré les programmes avec de la pub. Et la pub pour qui ? Et bien pour tous ceux qui occupent déjà le créneau Bien-être des rayons livres et des stands de presse. C'est là où le bouddhisme devient une marque, un branding pour parler à l'américaine, et disparaît derrière les nécessités du commerce et de l'exposition.
Il ne faut donc pas s'attendre à trouver sur Buddhachannel des textes sacrés, des expériences profanes ou encore des documents d'études du canon. En revanche, vous serez littéralement bombardés d'articles sur la santé, sur la psychologie (enfin si on peut appeler ça comme ça...), sur les mœurs contemporains, les problèmes et les phénomènes de société, les voyages des éminences monastiques, les expositions « culturelles » des courants les plus divers et les stages, conférences, allocutions, cours et autres formations les plus diverses sur des thèmes où la marque « bouddhisme » est imprimée mais où le contenu bouddhique à proprement parlé sera difficile à trouver.
En bref le buddhachannel français a bien compris la marchandisation d'un univers spirituel comme celui du bouddhisme. On y vend de tout, et surtout un hypothétique bonheur méditatif, que l'on trouvera sous la forme d'articles de moines de courants divers et souvent opposés, et que l'on pourra acheter (et oui !) sous la forme de livres, de compléments alimentaires, de produits « essentiels », de musiques et de colifichets variés qui sont autant de petits cailloux pour suivre le chemin du bouddha. L'ouverture d'esprit aidant, on trouvera aussi bien du bouddhisme que du Yoga, du Taoïsme, des techniques Ayurvédiques, des médecines douces (ou parallèles)... Tout est bon. Tout est vrai. Tout est... assez cher.

Alors que reste-t-il du bouddhisme dans un bazar comme bouddha.tv ?

Rien.

Le buddhachannel est comme un restaurant exotique. N'espérez pas y trouver du bœuf en daube ou une blanquette de veau. Pas même un petit steak-frites. Tout y est marqué suivant des codes pseudo-orientaux et une mythologie pseudo-bouddhique inventés par le marketing occidental pour avoir la saveur exotique, l'image exotique, le son exotique, et correspondre au concept de l'exotisme, mais cette fois appliqué à la vie spirituelle. Tout le monde porte le surplis, la corde, le chapelet, l'éventail et que sais-je encore, mais tout ça sent l'acétone et les produits chimiques de bas de gamme comme des jouets Made in China dans une foire à la farfouille.
Bouddha.tv représente tout ce que je déteste dans le bouddhisme à l'occidentale. Un fatras nébuleux de conceptions new-age mélangé à la sauce soja et présenté dans un bol en bois gravé d'une tête souriante les yeux mi-clos. Rien n'y est fait pour le quotidien des gens d'ici. Rien n'y est simple. Rien n'y est gratuit. Et le pire, c'est le sérieux et l'image de rigueur religieuse que véhicule le buddhachannel. Rien ne sonne plus faux que ces marchands de spiritualité de pacotille.
Le buddhachannel est un supermarché d'un type nouveau. Il est accessible à tous comme un supermarché, propose un choix étendu autant dans le nombre de marchandises que dans ses prix et n'exige aucun engagement de la part de ses consommateurs. Peu importe si les produits sont de mauvaise qualité, pourvu que le client s'y retrouve en termes de qualité/prix. Et puis la spiritualité, ça ne fait de mal à personne... Alors pourquoi ne pas en profiter un peu ? Gagner de l'argent n'est pas incompatible avec les enseignements du bouddha, n'est-ce pas ?

lundi 11 mai 2009

Le bouddha n'est pas un surhomme

A la recherche de cette force intérieure qui nous habite... tous.

Les descriptions du bouddha sont nombreuses et trop souvent extraordinaires. Doté d'attributs hors du commun, capable de prouesses physiques et intellectuelles divines, le bouddha apparaît, encore plus que le Christ, comme un surhomme, un demi-dieu que nous avons finalement encensé et inscrit dans un panthéon étrange des personnages qui transcendent notre humanité si modeste et si limitée.

Qui était le bouddha ?
Le bouddha, qui signifie à l'origine l'éveillé, était un homme.
Siddhartha, prince de la tribu des Shakyas, né dans la caste des Kshatryas, une caste de guerriers de l'Inde du Nord, était vraisemblablement une personnalité de haut rang, ayant reçu une excellente instruction militaire complétée d'une éducation religieuse qui incluait à cette époque des volets scientifiques et artistiques. Peu de textes permettent de dresser un portrait physique ou intellectuel précis de cet homme. Nous sommes donc obligés de recourir à une lecture en creux de ses enseignements et des relations biographiques de sa vie pour imaginer l'individu derrière la légende.
La volonté de son père, dès le plus jeune âge de son fils, à vouloir le protéger du dehors et des réalités de la vie dans les royaumes de la région, souligne probablement un individu d'une grande sensibilité et d'une perspicacité avérée dès les premières années de sa vie. Plus tard, le choix crucial d'abandonner l'héritage aristocratique tout tracé pour se retirer du monde à l'instar des gourous et des ascètes de son époque traduit une affinité certaine pour la méditation et la spiritualité.
Vivant dans une région à la fois développée économiquement, politiquement et religieusement, Siddhartha a très certainement été confronté à un milieu intellectuel, spirituel et politique très compétitif au sein duquel les factions et les castes se livraient de véritables batailles diplomatiques ou militaires pour obtenir la suprématie régionale et s'assurer leurs pouvoirs. Il est probable que le jeune Siddhartha ait eu très rapidement à comprendre les jeux d'influences et les motivations des institutions qui composaient son environnement social.
Devant l'impasse sociale et conceptuelle imposée par le système des castes, face à la nébulosité des innombrables groupes religieux tantôt traditionnels et védiques, tantôt schismatiques et centrés autour de personnalités charismatiques plus ou moins inspirées, le jeune Siddhartha n'entrevoie de solution que dans la retraite et l'ascèse. Ce modèle provient de personnages sociaux qui préfèrent s'extraire du monde plutôt que de participer à ce qui leur semble une farce pathétique et vouée à un cycle incessant de souffrances.
Suivant cette voie de l'aventure intérieure en dehors du monde, Siddhartha parvient à s'éveiller à un certain nombre de réalités qui lui permettront de mettre sur pied une philosophie de vie et une pratique spirituelle nouvelles. Son système de pensée et de représentation du monde vient d'abord bousculer les traditions religieuses de son époque. Mais ces dernières sont chevillées tant à l'ordre moral qu'à l'ordre social. C'est ainsi que son enseignement viendra également bouleverser les pratiques sociales et politiques de son époque et de l'Histoire à venir. En même temps qu'il enseigne une pensée philosophique, Siddhartha enseigne aussi une éthique complexe et pragmatique.
D'après cette évocation succincte, celui que l'on appellera plus tard le bouddha Gautama ou Shakyamuni, le sage des Shakyas, était un personnage éminent de son époque et de sa région, un esprit brillant, un orateur édifiant et un réformateur né. D'un point de vue purement factuel, l'homme serait un personnage marquant au même titre qu'Alexandre de Macédoine ou bien Socrate. Mais le culte personnel qui lui est voué et le courant de pensée qu'il a lui même créé à travers l'Histoire va l'habiller d'une aura et d'attributs frisant l'extravagance qui feront de lui une figure mythologique jusqu'à nos jours.

Le super-bouddha de la tradition monastique
Les courants monastiques, représentés par les ordres tibétains, les écoles Theravada et les ordres Mahayana de toute l'Asie, ont traditionnellement présenté et entretenu une vision extraordinaire du bouddha. Le fait historique que celui-ci ait existé et vécu une vie d'être humain dans un lieu géographique donné (du Nord de l'Inde) n'a pas atténué le moins du monde l'amplification mythologique donnée par les héritiers de ses enseignements.
Ce sont les traditions premières du bouddhisme indien qui ont forgée l'image mythologique du bouddha surhumain, capable de prodiges et de miracles, transcendant toutes les limites humaines de temps et d'espace. Au travers de récits périphériques et surtout par l'incorporation de nombre de traditions extérieures au bouddhisme primitif, le bouddha est sortit rapidement de son histoire individuelle de réformateur pour entrer dans la légende sous la forme d'un personnage surnaturel qui se donne la forme d'un être humain dans le seul but de mystifier ses auditeurs et de leurs faire comprendre et leur révéler la vérité.
Cette mythologie a conduit l'Hindouisme à récupérer le bouddha Gautama (Shakyamuni) dans le cours de la succession des manifestations d'avatar de Vishnu, l'une des trois divinités masculines du panthéon Hindouiste. D'autres interprétations en font une des innombrables incarnations de Krishna, figure emblématique de la culture religieuse indienne. Cet effet de récupération n'a pas dérangé les différentes écoles bouddhiques qui ont pu ainsi installer une concurrence religieuse et spirituelle identifiable par l'ensemble des croyants potentiels ou avérés. C'était une manière indirecte de gagner la reconnaissance de ses pairs. Ce principe de passerelles entre des courants concurrents n'est d'ailleurs pas une exclusivité orientale, nous la retrouvons dans les troncs communs des Eglises chrétiennes, des traditions hébraïques et chrétiennes et surtout des courants hébraïques, chrétiens et musulmans.
C'est ce besoin d'appartenance à une institution religieuse identifiable qui a conduit la presque totalité des écoles bouddhiques à déifier la figure du bouddha jusqu'à faire disparaître totalement l'aspect humain du personnage. Cette déification de fait a permis une plus grande porosité entre les différentes composantes du bouddhisme. Un moine (ou un croyant laïque) pouvait ainsi changer de courant ou d'obédience sans pour autant renier ses convictions religieuses intimes. Le changement étaient ainsi restreint au champ social qu'occupait et occupe encore la religion.
Une deuxième raison qui semble motiver cette nécessité mythologique est l'établissement d'une hiérarchie rationnelle reproduisant les échelons en vigueur dans la société. En effet, quoi de plus aristocratique dans les termes et les mécanismes qu'un bouddha surnaturel, doté de pouvoirs miraculeux, imperméable aux souffrances humaines, au sommet de l'ordre naturel des choses. Autour de lui, une caste de croyants fervents qui renoncent à tout pour ne suivre que Son enseignement, Sa loi, Sa personne : les moines. Et autour des moines, les autres croyants qui n'ont ni la valeur, ni la fortune, ni les mérites pour suivre cette voie difficile et ascétique. Cette pyramide schématique suit en tout point les réalités des sociétés féodales des différentes époques auxquelles le bouddhisme a connu des périodes fastes.
Enfin, une troisième raison d'être de la mythologie du surhomme est la nécessité névrotique des individus d'un personnage supérieur et divin, disposant d'une capacité de pardon inconditionnelle et infinie. Bien que totalement opposée aux fondements mêmes de la doctrine originale du bouddhisme, cette tendance très enracinée dans l'inconscient humain ne sera étudiée qu'avec l'émergence de la psychanalyse et des courants philosophiques matérialistes et ceux qui y succéderont.
Le personnage fabuleux est une nécessité absolue pour les traditions monastiques. Il est à la fois objet du culte et idéal à atteindre. Dès lors la manière de le représenter sous la forme de statues, d'images peintes, de légendes et de mythes devient essentielle pour permettre la constitution d'une institution solide. Les représentations du bouddha sont minutieusement codifiés. Des attributs physiques rares, des capacités intellectuelles hors du commun, des augures et des conjonctions astrologiques précises, etc. sont interprétés comme autant de signes du bouddha et permettent de reconnaître les qualités de celui-ci dans des individus particuliers. Evidemment, les moines sont les premiers à présenter ces signes et leur recrutement se fait au travers de la recherche de ces mêmes signes.
Cette nécessité du surnaturel et du paranormal a conduit bien des écoles à donner la préférence à des pratiques magiques, à des rituels de sorcellerie et à des superstitions bien éloignées de l'enseignement initial du bouddha. C'est aussi cette nécessité qui a été le ferment constitutif de l'aura mystique et merveilleuse qui entoure le bouddhisme dans les pays occidentaux.

Le bouddha new age de l'Occident
Le bouddhisme est connu des élites intellectuelles de l'Occident depuis l'Antiquité tantôt véhiculé par les récits et les objets de marchands, tantôt transmis au travers des relations et des études des religieux et des savants. Le bouddhisme est même étudié par ces mêmes élites depuis près de trois siècles avec plus ou moins de rigueur. Cette affinité avec le bouddhisme a pris un tournant particulier au début du 20e siècle quand les courants bourgeois occultistes et théosophiques se sont intéressés aux courants de pensée de l'Orient pour donner de la substance à leurs propres théories spirituelles.
Finalement, c'est à la faveur de la grande période coloniale anglaise et française en Inde, puis en Asie, que de nombreux courants de pensée bouddhiste ont commencé à pénétrer l'Occident, allumant un véritable feu d'artifice dans l'imaginaire industriel et moderne d'un monde matérialiste dominé par un autre mythe : celui des sciences exactes. Dans notre sphère en pleine explosion économique et industrielle, le bouddhisme et les traditions orientales apparaissaient comme un délicieux et exotique monde lointain et de paradis perdu. Le roman de James Hilton, Horizon perdus, en est l'une des œuvres littéraires caractéristiques. Les protagonistes découvrent au cœur de l'Himalaya, un royaume secret et merveilleux dans lequel les traditions de l'ancien monde sont restées intactes. A la même époque un autre auteur va mettre le feu aux poudre : Alexandra David-Neel qui fera la relation de ses expéditions au cœur des royaumes du Bouthan, du Tibet puis dans la Chine pré-communiste.
Avec l'apogée de la période coloniale, le bouddhisme (surtout la tradition lamaïste) fait partie de ces icônes de l'extrême orient, de cette sagesse perdue que l'on ne retrouve plus que dans des contrées irréductibles, coupées du monde, hors d'atteinte et pourtant au cœur d'une spiritualité autrement plus profonde que l'Occident a enterré en même temps que ses églises. La Première Guerre mondiale, puis les grandes dépressions de l'entre deux guerres, puis finalement les horreurs de la Seconde Guerre mondiale finiront d'achever l'agonie du Christianisme et laisseront les populations occidentales dans un vide spirituel que le marketing et la consommation à l'américaine ne pourront pas combler totalement.
Dans les années 60, à la faveur de la contestation et de la révolte, le bouddhisme émerge en Occident comme une sorte de souffle de renouveau. Les étudiants et les jeunes en général sont à la recherche de nouveauté, d'expériences inédites, d'une authentique révolution des mœurs et des mentalités. Le bouddhisme, entre autres, va leur offrir cette opportunité. De nombreux romanciers, reporters, chercheurs sont allés en Orient pour rapporter le Zen, le I-Jing, le Dao, les maîtres du bouddhisme chinois et japonais, les Vedas et l'Hindouisme... Toute cette manne va se mélanger d'abord aux Etats-unis puis en Europe avec les cultes chamaniques indiens (d'Amérique), le druidisme, la résurgence d'ordres anciens, la magie, le LSD et l'explosion des structures morales de la société... L'ouverture est maximale. La confusion totale.
A cela vient s'ajouter pour le bouddhisme, le succès d'un auteur écossais (Cyril H. Hoskin) qui ne quitta jamais sa terre natale, et qui signera T. Lobsang Rampa. Prétendant être littéralement possédé par un lama tibétain, Lobsang Rampa, notre écossais imaginatif donnera, au travers d'une vingtaine de romans, une image absolument fantaisiste du bouddhisme et des traditions orientales. Il sera suivit par des dizaine d'autres ayant moins de succès mais contribuant, chacun selon ses moyens, à produire une figure du bouddha new age toute aussi fantastique et extraordinaire que celle qu'avaient produits les écoles monastiques deux millénaires auparavant.
Cette improbable fusion entre le bouddhisme et l'imaginaire occidental produit ainsi une représentation du bouddhisme, elle aussi, bien éloignée de l'intention originale de son initiateur. Le bouddha est devenu une sorte de Jésus de l'Orient, qui a défaut d'être le fils de Dieu, est une figure messianique dotées de super-pouvoirs. Le bouddha new age occidental annonce non le règne de Dieu sur la Terre, mais plutôt celui de l'Individu sur l'Univers. Le bouddha occidentalisé est athée, apolitique, asexué et détaché de tout lien social. Pure conscience incarnée dans un corps devenu simple véhicule, le bouddha de l'Occident n'a pas de nom, pas d'identité, pas d'états d'âmes, pas d'émotions, pas de sentiments sinon une énorme compassion pour tous les êtres, les pauvres, qui ne connaissent rien du Nirvana permanent dans lequel il est constamment en extase. Bref, le bouddha occidental est en permanence illuminé et sous l'effet d'une puissante endorphine euphorisante.
Cette intangibilité et surtout inconsistance humaine du bouddha occidental suscite de nombreuses vocations qui à l'Ouest pour endosser la robe et partir en pèlerinage sur les rives du Gange, qui à l'Est pour venir ensemencer de nouvelles terres de la bonne et juste parole du bouddhisme. Mais il faudra attendre la fin du 20e siècle pour voir apparaître des mouvements et des voix dissonantes dans les traditions de surhommes.

Le bouddha, mythe ou réalité ?
La question effleure nombre de penseurs du bouddhisme tout au long des deux millénaires de son histoire. Mais la tradition est forte de considérer le bouddha, puis toutes les figures emblématiques des sûtras comme des surhommes. Progressivement, les écoles bouddhiques les plus intellectuelles vont avancer l'hypothèse que le bouddha en tant que surhomme n'apporte aucune solution au cycle des souffrances. Elles préféreront se concentrer sur la doctrine dépourvue de tout le décorum panthéiste et mythologique.
L'imagerie passe au second plan comme élément symbolique, et la recherche spirituelle se structure autour d'une représentation plus abstraite et moins folklorique. Cette voie donnera des courants majeurs comme le Chan (Jap. Zen) ou la doctrine du Mont T'ien-t'ai (Terrasses Célestes) mais se détachera d'un bouddhisme populaire capable de toucher toutes les couches de la population.
Contre ces écoles élégantes et hautement intellectuelles, des courants encore plus éloignées de la doctrine originelle du bouddha vont occuper le devant de la scène religieuse du Moyen-Âge oriental. Des écoles promettant une vie meilleure après la mort, des pouvoirs occultes, des variations de la pensée magique, pullulent littéralement. Le bouddha y prend des noms différents, dispose d'armées de disciples aussi surhumains que lui, mène des batailles éternelles contre des hordes de démons, se fait le sauveur de millions de mondes et de milliards d'êtres humains dans de multiples univers...
A ce stade, il est difficile de s'imaginer comment la vie d'un homme a pu devenir l'objet d'un culte et d'une mythologie aussi prolifique que celle qui encombre la tradition bouddhique. Et il est encore plus difficile de comprendre quel est le déclencheur d'une telle imagination qui frise dans bien des cas le délire le plus incroyable. Pourtant la réponse est évidente et sous nos yeux à chaque instant. Et si le bouddha n'était vraiment qu'un homme ?
Ainsi, il serait facile de fabriquer toutes les légendes nécessaires. De nos jours, nous savons combien il est facile de détourner une photo, une petite phrase ou une séquence enregistrée et de monter en épingle un événement, qu'il soit politique, people, sociologique ou même un simple fait divers. Cette faculté d'affabulation ne date pas d'hier, ni de la société de la communication. Et il est d'autant plus facile de le faire que celui ou celle dont on se servira comme faire-valoir sera humain, ordinaire, comme tout le monde...
Le cinéaste américain John Ford réalisait en 1962 le film, L'Homme qui tua Liberty Valance. Le protagoniste principal, joué par James Stewart, est un jeune avocat épris de justice aux prises avec un hors-la-loi (joué par Lee Marvin) qui n'a de cesse de persécuter les gens de la ville sans que personne ne s'oppose à lui. Cédant à la violence et à la brutalité ambiante, le jeune avocat est amené à transgresser ses convictions et tue le hors la loi dans un duel de rue. Il mène dès lors une carrière politique majeure et devient une personnage de portée nationale, l'homme qui a tué Liberty Valance. Vers la fin de sa vie, il revient sur les lieux du duel pour assister aux funérailles d'un autre personnage (joué par John Wayne) qui aurait pu s'opposer à Liberty Valance à l'époque du duel et qui n'en fit rien. On découvre alors que l'avocat n'est pas celui qui a tué le hors la loi mais cet homme anonyme et sans histoire. Le vieux sénateur relate toute l'histoire et dévoile la vérité à un journaliste venu pour l'occasion. Mais ce dernier lui avoue qu'il ne publiera pas l'histoire.
— Si je dois choisir entre publier le mythe et publier la réalité, je publie le mythe » dira le journaliste en guise de conclusion.
Derrière le western, genre à la mode de l'époque, John Ford aborde de manière subtile et discrète la faculté des gens à se raconter des histoires à sensations plutôt que d'examiner les faits et d'en tirer leçon. Il en va de même pour tout ce qui entoure les personnages dont l'histoire personnelle dépasse de loin ce que les gens imaginent pouvoir faire dans leur propre vie. Et c'est certainement sur un principe analogue que la légende du bouddha s'est édifiée, pierre par pierre, fable sur fable, jusqu'à prendre une dimension mythologique dont il est difficile de se défaire même avec des efforts constants.
Alors comment faire la différence entre le mythe et la réalité ? C'est la question qui sous-tend l'ensemble de la correspondance du moine Nichiren, fondateur d'une école bouddhique japonaise au 13e siècle. On comprend dans ses réponses que la frontière est imperceptible mais qu'il ne saurait y avoir d'éveil que dans la vie quotidienne des personnes ordinaires. Cette vision pragmatique, très proche de l'individu dans ses limites, dans ses incapacités et surtout dans ses souffrances suscita une polémique si vive, si radicale que Nichiren fût exilé à deux reprises et manqua d'être exécuté à la sauvette sur une plage isolée.
Descendre le bouddha de son piédestal, de son mausolée, pour en faire un simple mortel était un sacrilège, une hérésie... Et cela est resté comme tel pendant des siècles. Il n'était culturellement pas possible d'envisager que l'éveil put se produire dans la vie simple et modeste des pauvres gens, des personnes ordinaires. Le bouddhisme, et la spiritualité en général, ne pouvaient être que réservées à une élite et par ce fait ne pouvaient être représentée que par des symboles supérieurs, éloignés du commun des mortels, distincts du vulgaire et du peuple.
Pourtant le message du bouddha et de ses nombreux disciples est clair, transmis par de nombreux enseignements du Mahayana, qui, pris au pied de la lettre, stipulent que l'éveil est possible pour tous, à tout moment, sans distinctions sociales ni besoin d'entraînements particuliers ou de prédispositions exceptionnelles. L'éveil est une condition de vie, une attitude profonde, que chacun peut manifester dans son existence. C'est l'essentiel de l'enseignement contenu dans le sûtra du Lotus, l'un des derniers enseignements du bouddha.

Bouddha or not bouddha...
La lecture du sûtra du Lotus, quelle que soit sa traduction, est une expérience singulière. Une fois dépouillé des effets de style et des codes religieux de l'époque, on découvre un texte assez bref du point de vue conceptuel, parsemé d'exemples pratiques et de cas d'espèce. Son message central : tous les êtres humains peuvent manifester l'éveil. Son moyen unique : la foi. Sans foi, pas de croyance, pas de confiance, pas de connaissance, et donc aucun éveil possible ni à l'essence de la réalité, ni à la nature fondamentale de l'individu.
Le sûtra du Lotus tranche par son absence d'énonciation de préceptes ou bien de codes de conduite. Le bouddha y manifeste peu de miracles et ils sont particulièrement symboliques pour ne pas être pris pour argent comptant. Enfin, ce sont essentiellement les personnages périphériques qui, par leurs commentaires, se chargent de convaincre chacun (le lecteur/auditeur y compris) que c'est là un moment clé et un enseignement majeur.
Que dit en substance le bouddha dans ce texte ?
Deux points essentiels forment le cœur de l'argumentation et de l'enseignement. Le premier est la manière dont le bouddha s'y prend pour déclencher la recherche de l'éveil chez ses interlocuteurs. Il évoque les moyens dont il se sert pour susciter l'esprit de recherche et quels sont les objectifs qu'il vise. Le second est la durée comme notion première pour comprendre et s'éveiller à la nature fondamentale de la vie. En effet l'individu perçoit l'existence comme une succession ininterrompue de moments distincts les uns des autres ayant un commencement (ou une origine) et une fin (ou une extinction). Le bouddha redéfinit l'existence comme une sorte de phrase musicale cyclique dont les notes s'accordent entre elles et qui peut être jouée ou entendue à l'infini car n'ayant ni commencement ni fin.
Le sûtra du Lotus met en lumière la faculté du bouddha de mettre en œuvre des stratégies toujours adaptées à son auditoire pour susciter l'esprit de recherche et surtout le désir de s'éveiller. On découvre au travers de paraboles et d'exemples concrets comment le travail de l'éveil se fabrique à partir de fictions et d'histoires afin de piquer la curiosité, de susciter de l'intérêt et de bousculer les idées reçues. On apprend également que toutes ces stratégies qui sont formulées sur le moment en fonction de l'auditoire, de ses capacités, de l'époque et des conditions n'ont qu'un seul objectif : déclencher le processus de l'éveil, un mécanisme naturel de l'individu qui ne demande qu'à être mis en œuvre.
Cet objectif unique est ce qui caractérise toute la démarche du bouddha : permettre à chacun de bénéficier de la condition de vie du bouddha lui-même. En bref, il s'agit pour le bouddha de permettre à chacun de devenir bouddha. Et il ne s'agit pas de devenir bouddha demain ou le lendemain, ou dans dix ans ou au bout d'une période particulière, prédéterminée ou d'une longueur variable selon des principes, des qualités ou des compétences certaines. Il s'agit de devenir bouddha tout de suite, en l'état, sans rien ajouter ni retirer. En soi, l'objectif est révolutionnaire, inédit et l'enseignement est évidemment décrit comme unique, essentiel et fondamental.
La seconde révélation du sûtra du Lotus est celle de la durée de la vie du bouddha. En effet, la difficulté majeure du bouddhisme réside dans le fait que l'on résolve le problème de la mort. Et le fait que le bouddha soit finalement condamné à mourir lui-aussi nous renvoie à l'impossibilité de résoudre le problème de la mort. C'est ce paradoxe que le bouddha auquel le bouddha tente de répondre de manière claire dans ce sûtra sans faire appel à des arrières-mondes, des au-delà hypothétiques à découvrir exclusivement après décès.
Dans le sûtra du Lotus, le bouddha expose la nature de sa propre existence. Il la décrit comme incalculable et infinie. Mais il récuse dans le même temps le principe qu'il soit immortel. Le bouddha est mortel. Il mourra, comme tout le monde et c'est souhaitable. Il utilisera ses derniers moments comme artifice pour susciter davantage de vocations à la recherche de l'éveil et il fera en sorte que sa mort et ensuite sa mémoire soit encore de nouveaux moyens de permettre à ceux qui viendront de connaître l'éveil.
Comment la vie du bouddha pourrait elle être à la fois infinie et mortelle ? La réponse évidente a toujours été la réincarnation. Le bouddha suivrait une voie extraordinaire au cours de laquelle il passerait son temps à sauter chronologiquement de corps en corps : une sorte de clonage reproductif avant l'heure. Mais cette réponse contredit le fait que le bouddha dit très clairement qu'il va mourir, qu'il va s'éteindre et qu'il ne reviendra pas en ce monde. La réincarnation n'est donc pas une sorte de clonage reproductif.
L'un des éléments de réponse à cette énigme de la durée de la vie du bouddha repose sur l'importance qu'il donne, dans le sûtra du Lotus, au fait qu'elle soit incalculable. Les individus pensent leurs vies comme une succession d'instants séparés les uns des autres mais reliés dans une longue chaîne commençant à la naissance et finissant à la mort. Chaque instant suit l'autre dans un ordre chronologique précis immuable et inaltérable. C'est à cette vision incorrecte de la vie humaine que le bouddha s'attaque et qu'il démonte en disant que sa propre vie est incalculable.
Dans le chapitre 16 du sûtra du Lotus, le bouddha fait la démonstration que sa vie n'est pas constituée d'un nombre limité d'instants piqués à la queue-leu-leu sur un fil qui symboliserait le temps. Mais si la vie du bouddha n'est pas une succession d'instants, comme celle de tous les êtres humains, alors comment se représenter la durée d'une vie et surtout comment se la représenter autrement ? Pour répondre à cette question cruciale, le bouddha utilise la parabole de l'excellent médecin. On y voit un médecin composer une formule médicinale pour soigner ses enfants empoisonnés. Fous de douleurs, ils refusent le remède. Il utilise alors le stratagème de sa propre mort pour les contraindre à prendre le médicament.
Cette parabole contient de nombreux enseignements de sagesse. Mais elle contient également la représentation alternative de la durée de la vie du bouddha. Tout est dans la formule, pourrait-on dire. Que symbolise le remède ? Certainement pas une formule miracle, car ce type de procédé magique ne correspond pas à la pratique ni à la philosophie du bouddhisme. Le remède symbolise la durée de toute une vie humaine, car il ne faut pas moins que cela pour sauver des êtres humains de la folie ou des poisons de l'existence. Mais cette durée n'est pas une accumulation, elle est une formule, comme celle d'un médicament. Elle peut être extrêmement complexe et comporter de nombreux chapitres. Elle ne prendra finalement pas plus de place et sa valeur ne pourra pas se mesurer par des calculs de volume, de distance ou de durée. De plus, en isolant un des composant de la formule on ne saura rien du remède, ni on ne sera capable de le produire.
La durée de la vie apparaît alors comme une combinaison cohérente et inséparable d'un nombre incalculable d'événements (pensées, paroles, actes) liés entre eux par une formule unique et individuelle. Intellectuellement, on peut la percevoir chronologique et limitée, mais en réalité la valeur et la réalité de la vie d'un seul être humain ne peut se concevoir de manière linéaire, ni figée dans le temps ou dans l'espace. Cet agencement qui définit l'individu est fabriqué par toutes les pensées, les paroles et les actions de l'individu lui-même mais aussi par celles des autres individus vivants dans le même environnement. Cette formule unique et essentielle existe toujours même si l'individu lui-même vient à disparaître, c'est-à-dire qu'il cesse d'enrichir sa formule.
Pour prendre une autre métaphore, la durée de la vie d'un individu est comparable à la durée d'une mélodie. On peut l'écouter du début à la fin, elle ne se termine jamais. Elle continue d'exister dans la mémoire et chaque fois que l'on en entend quelques mesures, elle nous revient en mémoire aussitôt dans son intégralité. La mélodie reste la même et l'on ne peut ni l'allonger, ni la réduire, ni y ajouter, ni y retrancher sans changer radicalement la mélodie et en obtenir une autre fondamentalement différente. Chaque note compte pourtant elle ne représente qu'une simple note prise séparément. Ensemble, elles forment une seule vie, une seule mélodie.

Et si le bouddha n'était qu'un homme ?

Cette représentation non-linéaire de l'existence du bouddha entièrement articulée autour du processus de l'éveil est le pivot de toute la doctrine bouddhique. Il s'agit pour les individus de comprendre que leur vie n'est pas une quantité de temps, ni une accumulation de moments distincts les uns des autres. Vivre est quelque sorte comme une composition délicate et complexe d'une partition musicale ou bien d'une formule mathématique ou chimique.
Ce que le bouddha propose comme cadre de travail est que le bouddha est un simple mortel comme les autres. Mais que sa perception de l'univers est lucide et courageuse. Lucide parce qu'il s'efforce de considérer les événements comme ils se produisent sans a priori. Courageuse parce qu'il prend la responsabilité de vivre en fonction de cette perception lucide et donc d'agir en conséquence sans se laisser entraîner par la lâcheté, la peur, la négligence, l'arrogance, et le cortège des attitudes négatives et destructrices qui n'ont pour résultat que davantage de souffrances.
En revenant, comme nous l'avons vu au début de cet essai, à une évocation de Siddhartha en tant que simple mortel, nous pouvons nous identifier à celui-ci sans aucune forme de barrière psychologique ou mythologique. Nichiren, moine japonais du 13e siècle, ne dit rien d'autre dans ses nombreuses lettres. Et il ne fait que reprendre des commentaires de ses maîtres en bouddhisme. Cette représentation historique du bouddha, dépourvue d'effets extraordinaires, de pouvoirs surnaturels, de dons improbables et de situations impossibles, nous permet de retrouver l'essence même de l'action réelle, concrète et ordinaire de l'individu.
Le personnage nous devient proche, familier, presque trivial. Et c'est dans ce réel que le bouddhisme est né, qu'il s'est développé et qu'il s'est propagé. Le bouddha était un homme. Ses disciples étaient des êtres humains ordinaires. Il avait un père, une mère, une épouse, un fils, une famille. Il était né dans une ville importante de son époque et de sa région. Il avait reçu une éducation prodiguée par des êtres humains ordinaires et toute sa vie durant il a dialogué avec des gens ordinaires qu'il a rencontré dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres autour de son lieu de naissance. Siddhartha Gautama, sage des Shakyas était un homme comme nous.
Partant de ce principe, tous les enseignements du bouddhisme devraient être lus et réfléchis à la lumière de l'humanité simple et ordinaire de son fondateur. Par extension, il est possible de considérer nombre de ses successeurs et de ses disciples comme des bouddhas, des personnes éveillées, qui ont poursuivit l'effort de leur maître sans besoin de recourir à des capacités surnaturelles ou à des pouvoirs magiques.
A titre d'exemple, Nichiren, qui est à l'origine de nombreuses écoles bouddhiques au Japon, démontre un parcours très similaire à celui de Siddhartha Gautama. Au travers de plusieurs centaines de lettres et traités, le lecteur découvre l'itinéraire d'un disciple du bouddha qui développe son propre éveil et construit son enseignement pour finalement devenir lui-même un bouddha sans jamais perdre une once de son humanité. L'élément le plus troublant d'une lecture approfondie de la littérature produite par Nichiren et par son entourage est l'absence totale de recours à des pouvoirs surnaturels et autres excentricités folkloriques. L'histoire du bouddhisme comporte de nombreux autres exemples analogues à celui de Nichiren, bien que peu d'entre eux disposent d'une littérature aussi abondante de son fondateur.
Grâce à ces itinéraires humains et parfaitement concrets, le bouddhisme et son fondateur, le bouddha, deviennent des éléments abordables et acceptables dans nos sociétés contemporaines construites sur les sciences et une certaine forme de matérialisme. A l'instar de personnalités marquantes comme Gandhi ou Martin Luther King, le bouddha devient modèle éthique dont les enseignements valent d'être étudiés et pratiqués pour ce qu'ils proposent : permettre l'éveil à sa propre force intérieure et trouver des réponses à nos souffrances personnelles comme collectives.
Il est très difficile pour le simple mortel de se dire qu'il ou elle n'est en rien différent du bouddha. Et il est encore plus difficile pour une personne ordinaire de s'éveiller au fait que personne n'est ordinaire. C'est en cela que le bouddhisme propose une vision unique et originale de l'homme et de l'univers sans besoin de super-héros, ni de phénomènes de foire qui encombrent déjà les petits et les grands écrans.
C'est aujourd'hui, à une époque de vide spirituel et moral, de faillite des religions et des idéologies et surtout de perte des repères sociaux à tous les niveaux, que le message du bouddhisme est le plus utile : pour être un bouddha, il suffit de vivre et de penser comme un bouddha. Dit comme cela, c'est simple mais il est certain qu'il nous faudra pour vivre comme des bouddhas fournir des efforts considérables et faire preuve d'un courage sortant souvent de l'ordinaire.

mardi 31 mars 2009

Pourquoi pratiquer le bouddhisme ?

Vivant, étant né et évoluant dans un pays très catholique malgré des apparences de laïcité, on peut vraiment se demander pourquoi pratiquer le bouddhisme. D'autant que les réformistes et les progressistes ne manquent pas dans l'Eglise catholique et plus généralement au sein du mouvement spirituel et religieux chrétien dans son ensemble, toutes confessions confondues. Devant un tel choix religieux, qui mystique, qui monastique, qui alternatif, qui populaire, pourquoi diable aller pratiquer consciencieusement une philosophie aux limites de la religion telle que le bouddhisme.
Car le bouddhisme ne se vit pas comme une philosophie. Il ne se borne pas à un code de conduite, une éthique et un système de valeurs et de pensée. Le bouddhisme poursuit la démarche philosophique par une authentique liturgie, une étude religieuse de la doctrine et une adhésion à des dogmes... Comment ça des dogmes, se demandent certains ? Oui messieurs et dames, des dogmes...

En général, les occidentaux considèrent le bouddhisme comme une spiritualité (dans son sens bâtard de ni tout à fait religion, ni tout à fait philosophie) athée et non dogmatique. C'est un point de vue complètement erroné.
Dogma, en latin classique pré-chrétien signifiait doctrine ou thèse. Par extension rationnelle, le terme recouvrait également une posture théorique admise par le plus grand nombre ou par un collège gouvernant au sein d'un groupe précis. Plus tard, avec l'avènement de l'ère chrétienne, le terme est entré dans le vocabulaire de l'Eglise pour signifier un point de doctrine contenu dans la révélation divine et auquel les fidèles sont tenus d'adhérer. En bref, le dogme est une proposition (théorique) dans laquelle on a foi pour pratiquer un enseignement religieux ou philosophique. Aujourd'hui encore, on utilise le terme pour désigner les théories ou les thèses admises dans telle ou telle école (en général antique).
Le bouddhisme échappe-t-il à cette règle du dogme, ou plutôt des dogmes ?
Non, le bouddhisme propose, comme toutes les écoles de pensée philosophique, religieuse ou spirituelle, un ensemble conceptuel théorique auquel le pratiquant doit adhérer pour pratiquer pleinement l'enseignement du bouddha. Les articulations de cet ensemble éthique et religieux ne sont pas appelés dogmes par les adeptes du bouddhisme en Occident, mais force est de constater que si vous ne croyez pas qu'il y a un dharma universel, des vecteurs de concentration pour le percevoir, des liturgies pour l'invoquer et le manifester et toute un éventail de démarches morales, éthiques et intellectuelles pour le mettre en œuvre dans votre vie quotidienne, et bien vous ne pratiquez pas le bouddhisme... un point c'est tout.
Ce qui diffère des grands courants occidentaux et orientaux (l'Islam est résolument une religion de l'Orient), c'est l'absence de révélation transcendantale et/ou divine. Aucun dieu ou intelligence supérieure n'est venue souffler au bouddha les enseignements qu'il a professé tout au long de sa vie. Et bien que les dieux et puissances célestes ou supérieures ne soient en rien absentes du canon bouddhique, ces derniers ne font que confirmer les dires de Shakyamuni et abonder dans son sens.
Pour le reste, les révélations de Shakyamuni sont parfaitement dogmatiques. Et l'évolution des courants héritiers de la tradition bouddhique, qu'ils soient indiens, chinois, japonais ou autres, comportent tous la nécessité de la foi dans les révélations de Shakyamuni pour pénétrer dans l'univers spirituel bouddhiste. Si l'on ne croit pas, de manière nette et convaincue, dans les enseignements du maître du Dharma, alors il n'y a pas de miracle, le pratiquant récalcitrant ne voit aucun résultat dans sa pratique. Et cela en dépit des bienfaits de la méditation et des paroles de sagesse du bouddhisme. Car n'importe qui peut recevoir des bénéfices superficiels de la récitation d'un mantra, de la méditation vipassana ou de la concentration sur un mandala. On reçoit même des bienfaits d'actes de piété filiale ou religieuse, d'offrandes et de dons, et de la lecture ou de l'écoute des enseignements et autres aphorismes du bouddhisme. Il en va de même pour n'importe quelle religion...

Le bouddhisme est fondé sur du dogme. Et les dogmes sont nécessaires pour pénétrer dans les couches les plus profondes de la psyché, de l'âme, de l'intimité de l'être. Ils sont une manière de se représenter le monde et servent d'outillage pour décortiquer et manifester la substance de l'être, et par là même la substance de la foi.
Cette réalité commune à toutes les démarches philosophiques et religieuses (et donc de la spiritualité) conduit les êtres à adhérer à tel ou tel courant en suivant non seulement des affinités traditionnelles, familiales et/ou électives, mais aussi suivant des schémas de pensée qui correspondent à des représentations proposées par des maîtres. On peut même dire que les représentations de l'univers et de la réalité des maîtres sont la raison d'être des églises, des chapelles, des courants, des sectes et des écoles. Sans maître, pas de représentation originale de l'univers. Sans représentation, pas de dogmes, donc nulle adhésion et certainement pas de foi possible.
On pratique donc le bouddhisme d'abord par affinité spirituelle (dans le vrai sens du terme), puis on adhère aux dogmes du bouddhisme pour explorer son espace intérieur et pour observer les corrélations et les échanges avec le monde autour de soi. Ce chemin manifeste un choix personnel et une aventure spirituelle (toujours dans le vrai sens du terme) qui ne saurait être égale à l'aventure vécue par un autre (ou par soi-même) dans une autre école de pensée ou une autre église. A l'instar de tous les choix décisifs (mariage, carrière, résidence, etc.), la pratique du bouddhisme est à la fois une révélation personnelle et un choix formateur.
De même que l'on tombe amoureux d'untel ou d'une telle pour des raisons qui nous échappent, l'engagement dans une philosophie ou une religion échappe à une explication rationnelle totale. On peut s'en expliquer de certains aspects mais d'autres ne peuvent en aucun cas être formulés aisément en mots ou en pensées. Les motivations sont invisibles mais les manifestations sont tangibles. C'est sur ces mobiles qui nous éludent que les dogmes tentent de mettre un mot.

En fin de compte, pour revenir à la question première, il aurait été plus apparemment plus simple d'adhérer à une église chrétienne ou une philosophie occidentale. Mais la solution de proximité intellectuelle ou historique n'aurait rien changé à la complexité de l'aventure spirituelle, ni à la difficulté de se connaître soi-même. Pire, en adhérant à des dogmes dans lesquels on ne se reconnaît pas, tel un amnésique devant un miroir, on risque bien de se perdre de manière définitive pour finalement ne réaliser son erreur qu'à l'ultime instant de sa mort.
On pratique donc le bouddhisme parce que l'on s'y reconnaît, parce que les dogmes dont il est constitué nous parlent et épousent les perceptions intuitives que nous avions sur le monde et sur nous mêmes avant de rencontrer le bouddhisme. La religion et la philosophie sont un miroir. Elles nous renvoient une image de nous mêmes. Quand cette image ne correspond pas à ce que profondément nous ressentons, il faut regarder ailleurs et poursuivre sa recherche, toute une vie durant si besoin est. Et lorsque nous aurons enfin trouver l'enseignement ou l'ensemble de dogmes qui nous est propre, alors nous aurons trouver notre maître. Parfois, il s'incarneront dans un individu, d'autres fois ils ne seront que traditions, et parfois, cela arrive encore, ils sortiront de notre seul et propre esprit. C'est cela aussi l'enseignement du bouddha.

mercredi 13 août 2008

Le bouddhisme, ça se pratique ?

Pour beaucoup, le bouddhisme est une éthique éthérée et hautement métaphysique, une sorte de jeu intellectuel qui ne connaît pas de forme concrète de pratique sinon de se réfugier dans un monastère ou une retraite, de s'y faire tondre le crâne et d'y chercher l'extase dans la position du Lotus, les yeux mi-clos, récitant quelque incantation magique...
Puis lorsque l'on se rappelle les bonzes Tibétains, puis les Birmans, et les Thaïs, et les pagodes Vietnamiennes, tout d'un coup on se dit qu'il y a probablement une pratique, des rituels, des codes, des règles et des églises. Mais elles restent confinées dans de lointaines contrées, au milieu de décors exotiques peuplés d'orientaux mystérieux et indéchiffrables.
En ouvrant les magazines de l'Eté, on découvre ces religions de l'Orient qui fascinent tant les occidentaux. C'est comme si les martiens débarquaient sur Terre. La lecture d'un "dossier" sur le bouddhisme est aussi étonnante que de lire Tintin au Tibet dessiné par Hergé il y a plus de trente ans ! On en vient à se demander si les bouddhistes ne sont pas des E.T. moins moches que celui de Spielberg et qui téléphonent maison avec des instruments bizarres et bricolés.
Je ne sais jamais, malgré les efforts de nombreux rédacteurs érudits ou enthousiastes, si le but de ces "dossiers" est de rassurer le chaland sur ses préférences chrétiennes en dépit des hésitations et des doutes, ou s'il s'agit de faire fuir les audacieux qui s'écartent du choix binaire de croyant vs. athée. Ce qui est certain c'est que l'on n'a rien sur les formes de pratiques concrètes que peuvent prendre les différentes branches du bouddhisme. Pas plus que l'on n'a de mention de l'action sociale et politique ou des enchevêtrements qui existent entre les bouddhismes et les cultures dans lesquelles ils existent.
Les journalistes occidentaux ne se risquent pas sur les termes et les principes de la pratique. Soit ils n'y connaissent rien, soit ils pensent les pratiques comme des exercices complexes, des disciplines ardues et difficilement pénétrables. Comme si le christianisme était dépourvu d'exercices spirituels, de complexités, de doctrines et d'une manière générale une théologie complète de haut vol. L'occidental, qu'il soit ou non journaliste, a perdu de vue ses propres pratiques de chrétien et ignore complètement le profondeur de ses propres racines religieuses. Alors comment pourrait il envisager la profondeur et la complexité d'une philosophie aussi étrangère que le bouddhisme ?
Pour cette raison, quand l'occidental moyen entre en collision avec les traditions bouddhiques, c'est le choc. Le bouddhisme rappelle à l'occidental moyen le décalage qui existe entre l'individu urbain, dénaturé, asservi par la consommation de masse, et les réalités d'une vie en lien avec les autres, l'environnement, le monde. Puis à la faveur de la découverte de cet extraordinaire maillage que propose le bouddhisme, l'occidental croit avoir enfin trouvé la voie, alors qu'il n'a fait que reconstituer une représentation du monde spirituelle préexistante. Son périple intellectuel l'amène à rencontrer des personnalités telles que l'actuel Dalaï Lama, Taisen Deshimaru, Tchogyam Trungpa, Krishnamurti, Sri Ramana Maharshi, Sri Aurobindo pour ne citer qu'eux. Puis vient le bouddhisme et sa littérature et avec elle un réseau encore plus dense de liens et de relations entre toutes les composantes de l'existence.
C'est à peu près là que l'occidental retrouve le chemin de ses origines chrétiennes. Quoi de plus naturel ? A travers le bouddhisme, l'individu ayant perdu ses repères vis-à-vis du sacré, du rituel et de la spiritualité, retrouve les tenants de la spiritualité occidentale. Car les grands courants de salut universel, les religions du livre comme l'appellent les musulmans,sont riches en spiritualité, riches en traditions, riches en symbolique et surtout riches de sens de la vie. Au diable l'illusion religieuse dont nous rebattent les oreilles les psychanalystes freudiens. Même s'il est vrai que croire en Dieu participe d'un besoin irrépressible de protection paternelle, cela ne récuse pas la possibilité du salut, la rencontre mystique ou la révélation divine.
Personnellement, je ne crois pas en Dieu, ni en des dieux, ni même dans d'éventuelles créatures célestes que certains bouddhismes désignent comme divinités bouddhiques. Je ne suis pas non plus mégalomane et je ne crois pas être Dieu, un sage ou même un esprit éclairé... Au travers du bouddhisme, je comprend que l'on retrouve ses racines religieuses et à travers de ces dernières que l'on reconstruise l'être spirituel qui nous habite. C'est cela, à mon sens, le génie du bouddhisme.
Les bouddhismes invitent l'être humain à l'éveil. Ils le replacent au centre d'une représentation de l'univers dans laquelle, il ou elle dispose de la capacité de transformer son existence et d'exercer une influence positive dans son environnement humain et par extension dans son environnement tout court. C'est en cela que le bouddhisme se pratique au travers de tous les bouddhismes.
Ce qui les différencie est essentiellement la posture intellectuelle adoptée dans telle ou telle tradition. Les prières, les méditations, les exercices spirituels sont divers mais conduisent invariablement à une authentique et lucide prise de conscience de sa propre responsabilité dans les événements de notre vie. Cette pratique nous donne la force vitale nécessaire pour bénéficier d'une juste perception et des conditions favorables dans notre projet d'existence.
Malgré une longue histoire, les bouddhismes ont conservé l'essentiel de leurs traditions et de leurs rites. Et ces pratiques nous renvoient tous aux traditions et aux rites de nos grands courants de salut universel. Quoi de plus normal que les occidentaux qui rencontrent le bouddhisme retrouvent le chemin de leurs traditions, puis, pour certains, en fabriquent de nouvelles au travers de pratiques exotiques mais bien vivantes. Les bouddhistes occidentaux développent, à l'instar d'autres peuples avant eux, des formes de bouddhisme nouvelles. Elles viennent s'ajouter aux bouddhismes orientaux et intègrent des rituels millénaires dans nos sociétés contemporaines.
Le bouddhisme, ça se pratique et ça se pratique aujourd'hui et ici en Occident. Ce souffle infatigable et étonnement moderne vient revitaliser la spiritualité et l'humanisme des croyants comme des incroyants.

lundi 11 août 2008

Qu'est-ce que le bouddhisme ?

C'est la question qui tue.
Le bouddhisme existe-t-il ? Ou bien doit-on parler des bouddhismes ? Car si le bouddhisme est une référence directe au titre de son fondateur, le bouddha, les enseignements de ce dernier sont si nombreux, si variés et si multiples qu'il est difficile de croire qu'il s'agit de l'œuvre d'un seul esprit. Tapez bouddhisme dans Google et vous sortirez des millions de pages... le plus grand nombre est pertinent et toutes représentent une facette de cette philosophie.
Alors, est-ce une spiritualité fourre-tout ? Une vaste et infinie poubelle métaphysique ? Je dis non !
Le bouddhisme est ce que le bouddha a voulu qu'il soit. Un ensemble de principes capables de fonctionner indépendamment les uns des autres et aisés à ordonner dans un système logique qu'il soit religieux ou simplement éthique. Ce que le monsieur essaye de vous dire est que le bouddhisme n'est pas un dogme (ou un ensemble de dogmes) auxquels il faut croire, ni une représentation définie du monde (ou de l'univers). Le bouddhisme est un attirail d'outils intellectuels et spirituels pour faire face aux complexités de l'homme, de son environnement et des interactions qu'ils entretiennent. C'est pour cette raison, à mon avis, qu'il y a autant de courants, de chapelles, de sectes, d'écoles et d'obédiences bouddhistes, que tout le monde peut se dire bouddhiste après la lecture de Chogyam Trungpa ou plus populaire encore, le Dalaï Lama, et que le bouddhisme reste la spiritualité la plus accessible et la plus facile à quitter.
Les bouddhismes, voilà un point de vue qui permet d'envisager volontiers un dialogue comme ceux qui truffent les soutras (les enregistrements écrits des enseignements du Bouddha). Sont-ils égaux ? Sont-ils meilleurs les uns que les autres ? Sont-ils plus efficaces ou bien plus proches de l'enseignement du maître originel ? C'est comme comparer les architectes d'aujourd'hui et les maîtres bâtisseurs du 12e siècle. Les premiers construisent la pyramide du Louvre, les autres érigent la cathédrale de Notre Dame. Alors qui est le meilleur ? Qui l'emporte ? Qui est supérieur à l'autre ?
Cet exemple sommaire laisse entendre qu'il ne saurait y avoir de compétition au sein de tous les bouddhismes. Pourtant, nombre sont les courants bouddhistes qui n'ont de cesse de prouver la supériorité d'un enseignement sur un autre, d'une école sur l'autre, d'une période sur une autre. C'est certainement le propre des hommes que de vouloir à tout prix revendiquer une quelconque supériorité y compris dans le domaine le plus intangible qui soit.
Revenons alors à la question première : qu'est-ce que le bouddhisme ?
L'objectif premier du bouddha, tout les courants en conviennent, est l'éveil. L'éveil à quoi ? A l'impermanence de ce monde et au fait que tout ce que nous tenons pour réel n'est qu'illusion et donc souffrance. Voilà c'est dit. Le monde que nous percevons est faux et il change constamment. Simple, propre, clair... Rien de vraiment original jusque là. C'est le remède à cette impermanence et aux souffrances qui l'accompagnent qui fait l'originalité des bouddhismes : une formule universelle pour tous et un remède personnel pour chacun. La formule universelle : percevoir la réalité des choses occultée par les illusions, en bref l'illumination. Le remède personnalisé : emprunter un ou plusieurs des sentiers proposés par le bouddha pour parvenir à l'illumination.
Pris dans leur ensemble, les bouddhismes forment un mouvement spirituel prolifique et original qui placent l'individu au centre du dispositif. C'est la pluralité au service de la multitude. Prises séparément, les écoles ne sont rien d'autre que des petites églises obligées de justifier leur validité en s'opposant à toutes les autres.
Malgré une culture athée, il m'a fallu assez longtemps pour considérer un tel point de vue. Etait-il possible de faire cohabiter dans un même espace d'idées et de croyances des systèmes aussi différents en antagonistes que le Zen, le bouddhisme Tibétain et celui de la Soka gakkai ? En première lecture, c'était impossible. Il fallait donc appliquer le bouddhisme dans le réel aussi bien à une échelle personnelle qu'à l'échelle d'une société ou d'un monde pour comprendre certaines subtilités historiques, puis de remettre dans des contextes politiques et culturels les discours et les prises de position.
En pratiquant le bouddhisme, il est possible de voir la mosaïque humaine qui se cache derrière les illusions de divisions et de clivages. Cela ne signifie pas de mettre en œuvre toutes les pratiques à la fois dans toutes les langues dans lesquelles elles sont pratiquées. Le bouddhisme n'est pas la schizophrénie. Mais il vient un temps où les bouddhismes forment un tout cohérent et dynamique au même titre que l'univers dans lequel je ne croyais être qu'une simple particule de poussière.
Est-ce cela l'illumination ? Je ne sais pas. Mais concrètement, je suis certain qu'il s'agit du bouddhisme en action.

dimanche 10 août 2008

Discussion[s]

Le bouddhisme est affaire de dialogue et d'échange.
Mais la multiplicité des courants a rendu le dialogue parfois difficile, quand ce n'est pas un dialogue de sourds. Tous les courants sont persuadés de pratiquer et d'enseigner le véritable bouddhisme, ou le bouddhisme définitif, ou même le meilleur bouddhisme. Mais il n'y a pas un bouddhisme, seulement des bouddhismes. C'est ce qui apparaît à la lecture de l'immense corpus de textes canoniques et non-canoniques qui forment le socle doctrinal du bouddhisme (en tant que philosophie). Ce ne sont ni les pratiques qui manquent, ni les enseignements. Ce qui manque, c'est l'écoute et l'ouverture.
J'essayerais ici, à l'instar de plusieurs camarades à travers le monde et dans des langues différentes, d'explorer et de discuter cette pluralité prodigieuse. Au travers d'articles et de réactions, il est possible de faire avancer le débat et de commencer à penser le bouddhisme en bouddhismes et non plus en sectes...